La fugue de «La chanteuse de tango»
Nouvelle voix . Une Argentine quitte sa pampa pour le plat pays, sous l’œil de Diego Martinez Vignatti.
Le cas est assez rare pour être souligné : dans la Chanteuse de tango, les chansons (il y en pas mal) sont filmées in extenso, du début à la fin. Souvent en plan fixe, avec les paroles sous-titrées. Comme si on assistait à un concert. Loin d’être décoratives ou anecdotiques, elles sont indissociables de l’histoire racontée. Les chansons expriment les sentiments de l’héroïne, son désarroi ou ses espoirs.
Comédie humaine. Elena, chanteuse de tango argentine, est abandonnée par son compagnon au moment où sa carrière commence à décoller. Inconsolable, elle s’accroche au chant pour survivre, avant de décider de partir pour l’Europe. Où elle va, marche après marche, remonter à la surface, se reconstruire et renaître, avec le tango comme bouée de sauvetage.
Pour son troisième film, Diego Martinez Vignatti, Argentin installé en Belgique, part d’une trame assez simple pour construire un portrait de femme tout en subtilité, aidé par une admirable comédienne, Eugenia Ramírez Miori, qui ne quitte presque jamais l’image.
En brouillant la chronologie avec virtuosité, le réalisateur déroule son histoire entre une Argentine aux couleurs saturées de soleil et une Europe du Nord aux mille nuances de gris et de vert. Son Argentine nous semble familière, et on finit par comprendre (le lieu n’est pas cité) qu’on n’est pas à Buenos Aires, comme dans 90% des films argentins, mais ailleurs. En fait à Bahia Blanca, port provincial réputé sans charme et ville natale de Diego Martinez Vignatti.
Dans une scène magnifique, l’héroïne, avant de quitter le pays, demande à un taxi de la promener à travers la ville. Une comédie humaine défile alors sous ses yeux, tandis qu’elle prend congé de sa vie d’avant.
Pochetron. La partie européenne est tout aussi insolite : le littoral de la mer du Nord, côté français ou belge (francophone en tout cas) a une nature majestueuse et hostile.
Formé comme chef opérateur, Diego Martinez Vignatti excelle à décrire ses personnages en captant des moments de grâce : un repas d’Elena avec son père, sympathique pochetron, une leçon de chant avec un vieux chanteur de tango. Personnage interprété par Oscar Ferrari, un vrai chanteur mort peu avant la sortie du film. Fidèle aux thèmes déclinés depuis un siècle par le tango (la perte, l’exil, la solitude), la Chanteuse de tango est une porte d’entrée idéale dans cet univers.
FRANÇOIS-XAVIER GOMEZ / Libération / 06.04.2011