"Un cercle de lecteurs autour d'une poêlée de châtaignes" de Jean-Pierre Otte


"Un livre vient de bien avant son apparition sur les étals des librairies. C'est l'évidence. Nul n'en doute. Il vien même de bien avant son apparition sur la page blanche. Mais quant à savoir d'où il provient précisément, c'est une autre affaire. Où fut la première étincelle, l'inspiration impérative, tout à la fois l'idée errante, le germe déterminant, l'occasion ou la circonstance, la génétique d'un désir? En quels organes?  (...)

Plus  voilà le livre mis en forme, imprimé, arborant une illustration en couverture, multiplié, acheminé,diffusé, distribué, déballée, placé sur les étals, pour être humé, fouillé, trituré, soupesé, lu à la quatrième de couverture ou dans un passage en l'ouvrant au hasard. Ensuite, porté, emporté, déporté, transporté dans une valise, un sac de voyage ou tout simplement sur soi, le tenant à la main. Il franchit les frontières, vient ici, part ailleurs, échangé, revendu, perdu, prêté, retrouvé. Lu ou relu dans le métro, à la vitre d'un train, en marchant ou en étant assis sur un banc, parfois à voix haute dans une cathédrale forestière ou au bord de l'océan dans le fracas des vagues, mais toujours dans une solitude, une intimité tant personnelle qu'impersonnelle, où tout est communicant à tout (ou devrait toujours l'être).  (...)

Il semble, par je ne sais quelle attraction magnétique, que certains livres attirant aussitôt à eux les lecteurs à qui ils sont destinés. Mais d'autres fois, non. Les livres 

leur arrivent par lents détours, par accident ou sur la recommandation parfois d'un proche, mais quelquefois, ils ne les atteignent jamais. Et c'est fâcheux, car, enfin, un livre n'existe vraiment que dès lors qu'un lecteur l'a recréé en lui-même. J'eus alors la vision navrante de navires restés en rade, avec leurs cargaisons de mots, d'images, d'idées et de désirs en pure perte, alors qu'ils ont tout en eux pour nous éveiller à vif et conférer au monde dont nous avons une vue toujours trop étroite une tout autre dimension. "

 

"Ce n'est donc pas toujours, dit Maylis, revenant à sa première idée, la grande littérature qui nous fait évoluer, mais celle, quelle qu'elle soit, avec laquelle nous sommes en phase à un moment donné. C'est tantôt une histoire ou une intrigue, tantôt un personnage ou une atmosphère particulière qui contient une clé de notre moi, qui se donne comme un passe-partout, un diapason, un fil d'Ariane dans ce qu'Octavio Paz nommait Le labyrinthe de la solitude. Le héros ou l'héroïne semble vivre ce que nous vivons ou ce que nous voudrions vivre. Nous trouvons par lui, par elle, à comprendre notre propre avancée dans la vie, nos épreuves, nos déceptions, nos malaises et nos espoirs. Comme si, au creuset du livre, dans un espace intime jamais vu, jamais nommé, nous rencontrions quelqu'un au visage dérobé avec qui partager notre expérience, quelqu'un qui en même temps partagerait la sienne avec la nôtre et nous aiderait à ne plus nous sentir seul, ou du moins à nous sentir moins seul, isolé, en pure perte au milieu du monde."

 

 

 

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